[Lettre ouverte] Entre répression et complaisance politique

Lettre ouverte de Francis Dupuis-Déri parue dans Le Devoir le 26 juin 2015.

L’élite politique et médiatique du Québec a poussé de hauts cris parce que des policiers portaient des pantalons bariolés lors des obsèques de Jacques Parizeau. Quelques jours plus tard, le gouvernement annonçait une loi sur la neutralité de l’État. Le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ) a affirmé qu’il importait que les policiers ne portent pas de signes religieux, pour préserver une apparence de neutralité. Plusieurs éditorialistes et chroniqueurs entonnent la même rengaine depuis des années. Avec la mort de Jean Doré, de nombreuses voix ont à nouveau avancé qu’il était de la plus haute importance que les policiers portent l’uniforme.

 

Répression policière

 

Que de débats passionnants ! Or, j’ai cherché en vain des réactions de cette même élite politique et médiatique au rapport lancé il y a deux semaines par la Ligue des droits et libertés (LDL), intitulé « Manifestations et répressions : points saillants du bilan sur le droit de manifester au Québec ».

 

Il est vrai qu’on n’y parle ni de pantalons bariolés ni de signes religieux, mais seulement de répression arbitraire, de profilage politique et de brutalité policière. Ce rapport rappelle ainsi qu’il y a eu près de 7000 arrestations à caractère politique au Québec depuis 2011. 7000 ! Le rapport indique que contrairement au discours des autorités politiques et policières, il n’y a aucun lien logique entre la divulgation de l’itinéraire et le droit de manifester. Sur 139 manifestations au trajet inconnu, 23 ont été la cible de répression ou ont même empêchées de débuter, alors que 116 autres ont pu filer dans les rues sans que la police intervienne.

 

Le rapport souligne également que pour 85 % des personnes arrêtées, les procès se sont terminés sans condamnation. La police empêche donc les gens de manifester en arrêtant en masse, sans se préoccuper des suites juridiques. Le rapport évoque aussi l’utilisation d’armes potentiellement mortelles, comme les grenades sonores et les irritants chimiques. Selon le code de procédure de la police, ces armes ne devraient être utilisées que pour cibler des individus qui représentent une menace très grave, jamais pour disperser des foules. Or leur utilisation est devenue presque banale.

 

Complicité de l’élite politique

 

J’ai commencé à militer vers 1990, lorsque les policiers de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) ont obtenu l’autorisation de porter un turban. Que l’élite politique et médiatique se rassure : je n’ai depuis jamais croisé un seul policier portant des signes religieux, lors des nombreuses manifestations auxquelles j’ai participé au Canada. L’apparence de neutralité de la police serait donc sauve, si elle ne tenait qu’à une pièce de vêtement. Mais ce n’est pas le cas. Sans parler ici des profilages racial et social, la neutralité politique de la police est un mythe, comme le savent bien les milliers des citoyennes et citoyens mobilisés qui ont été insultés, brutalisés (et parfois gravement blessés), arrêtés et accusés de manière arbitraire et discriminatoire. En comparaison à ces abus de droits et ces sévices plus ou moins violents, la couleur des pantalons et d’éventuels signes religieux apparaissent comme des enjeux insignifiants.

 

Enfin, le rapport rappelle que les politiciens encouragent la répression policière et le profilage politique parce qu’ils ne dénoncent que la « violence et l’intimidation » de mouvements sociaux, mais jamais celles des policiers. On félicite plutôt ces derniers avec insistance, soulignant leur professionnalisme même si un manifestant a perdu un oeil quelques heures plus tôt.

 

Le rapport épingle le ministre de l’Éducation, François Blais, qui suggérait aux établissements d’enseignement d’expulser deux ou trois étudiants par jour, pour faire passer le goût de militer dans les campus. On aurait pu aussi mentionner le maire Denis Coderre. Il a réagi en février à la décision du juge Richmond, qui déclarait au sujet du règlement P6 que la « banalisation de cette violation de la loi par des officiers supérieurs du SPVM est ahurissante ». Candide, le maire Coderre y allait d’un commentaire sur Twitter : « P6 toujours valide […] s’agit d’interprétation technique et problème de preuve ». Aucune considération pour les milliers d’individus injustement traités par le SPVM.

 

[…] Nous vivons la période la plus marquée par la répression politique de l’histoire du Québec contemporain, mais l’élite politique et médiatique ne se préoccupe que de la tenue vestimentaire des policiers. Elle dit se soucier de la neutralité des policiers, mais reste silencieuse quand les mouvements sociaux sont la cible de profilage politique, ou même en redemande avec insistance et félicite les policiers qui savent pouvoir réprimer en toute impunité. Dans ce contexte, que des politiciens s’offusquent face à des policiers qui portent de drôles de pantalons et (éventuellement) des signes religieux, est non seulement risible : c’est scandaleux et révoltant.

Francis Dupuis-Déri – Politologue (UQAM) et membre de l’Observatoire des profilages racial, social et politique | Québec

Photo: Annik MH De Carufel, Le Devoir

[Lettre ouverte] Conception pédagogique rétrograde

Monsieur François Blais, député et ministre de l’Éducation,

J’ai pris connaissance avec consternation de vos propos sur la prétendue valeur pédagogique des sanctions [http://www.lapresse.ca/actualites/education/201504/01/01-4857421-greve-blais-suggere-dexpulser-2-ou-3-etudiants-par-jour.php].

Après un ministre de l’Éducation qui nous expliquait qu’on ne meurt pas de ne pas avoir de livres et qui proposait des fouilles à nu respecteuses, en voici donc un nouveau qui nous explique que la punition à une valeur pédagogique : à quand le retour des punitions corporelles à l’école ?

Non seulement vous infantilisez des acteurs sociaux, soit un mouvement social composé de citoyennes et citoyens (qui peuvent être aux études, mais qui n’en sont pas moins des citoyennes et citoyens), en empruntant à la fois un ton paternaliste («on fait ça avec les enfants…») et disciplinaire rétrograde, mais vous encouragez ouvertement les directions d’établissement à instrumentaliser à des fins politiques des mesures disciplinaires, en expulsant «2 ou 3 personnes» (pourquoi pas 4 ou 5, ou 9, comme à l’UQAM?), non pas tant pour les sanctionner de faits commis, mais bien parce que «ça refroidirait […] les ardeurs de certains» et donc pour faire «réfléchir les autres».

Vous prônez donc une punition exemplaire, non pas tant pour punir des fautifs, mais pour effrayer les autres, en pleine mobilisation sociale.

Outre que vos propos sur la valeur pédagogique des punitions sont indignes d’un ministre de l’Éducation (et d’un ancien professeur d’université), l’instrumentalisation politique que vous faite vous même des mesures disciplinaires est scandaleuse.

Évidemment, avec un tel raisonnement, on justifie aussi la brutalité policière : crêvons les yeux d’un ou deux manifestants par jour, pour refroidir les ardeurs des autres…

Puisque le mouvement social dont vous encouragez la répression se mobilise contre les politiques d’austérité de votre gouvernement, j’en profite pour vous demander : quand votre gouvernement proposera-t-il enfin un «revenu garanti pour tous», projet auquel vous aviez consacré votre carrière intellectuelle avant d’accéder au pouvoir, lieu d’où vous pouvez enfin mettre en application vos projets philosophiques. Une telle politique serait certainement plus utilie à la société et aux étudiantes et étudiants, et même aux enfants, que vos déclarations autoritaires encourageant la répression politique.

Désolé s’il y a quelques coquilles dans ce message, il a été écrit dans l’urgence, entre une manifestation contre l’austérité et une assemblée départementale.

Francis Dupuis-Déri
Professeur de science politique
Université du Québec à Montréal (UQAM)

https://politique.uqam.ca/corps-professoral/professeurs/162-dupuis-deri-francis.html