Manifestations du 15 mars : le profilage politique encore une fois démontré


Article par Francis Dupuis-Déri, politologue de l’UQAM et membre de l’Observatoire des profilages racial, social et politique

Je suis encore sous le choc de la surprise. Ce dimanche 15 mars, j’ai pu participer à Montréal à une manifestation contre la brutalité policière ! Elle a filé pendant une vingtaine de coins de rue, du Carré Philippe à la rue Rachel Est. Il s’agissait de la «Manif féministe contre la brutalité policière», annoncée sur plusieurs réseaux sociaux et par des tracs. Nous étions environ une centaine de personnes, dont plusieurs masquées, et un petit groupe nous précédait qui ressemblait à un Black Bloc. Cette manifestation a débuté à 15h, soit au même moment que le rassemblement du Collectif opposé à la brutalité policière (COBP) au coin des rues Berri et Ontario Est (où l’itinérant Alain Magloire a été tué par un agent du SPVM, en 2014).

Manifestation du COBP

Selon les médias et les témoignages que j’ai pu recueillir, il y avait là-bas bien plus de policiers que de manifestantes et manifestants. Dès qu’un pied fut posé dans la rue, les policiers ont contraint la petite foule à se déplacer de quelques dizaines de mètres sous le viaduc de la rue Berri. À 15h21, le SPVM a diffusé cet avis sur Twitter : «#manifencours déclarée illégale, itinéraire non divulgué et marche a lieu. Les gens doivent se disperser et libérer voie publique #P6». À noter la mention au règlement P6. La police ordonnait de se disperser aux personnes sous le viaduc, y compris les médias, mais toutes les issues étaient bloquées par des policiers. Finalement, 94 personnes ont été arrêtées.

Cette opération bien planifiée ressemblait à celles des deux derniers 15 mars : police en surnombre, manifestation qui ne peut effectuer que quelques pas, arrestation de masse. Pourquoi le SPVM mobilise-t-il un hélicoptère qui reste des heures au-dessus d’un attroupement qui ne peut se déplacer ? Pourquoi le SPVM demande-t-il l’appui de la Sureté du Québec, alors que ses propres troupes sont plus nombreuses que les activistes ? Et pourquoi faire référence au règlement P6, alors que les personnes arrêtées ont reçu une contravention en vertu de l’article 500.1 ? Ce règlement stipule que nul ne peut agir de manière concertée pour bloquer la voie publique. Or l’encerclement a eu pour effet de bloquer pendant des heures une artère importante du centre ville.

Manifestation féministe

Maintenant, devinez combien de policiers étaient déployés au point de rassemblement de la manifestation féministe. Aucun ! Zéro. Après avoir marché trois ou quatre coins de rue sur Sainte-Catherine, nous avons enfin eu droit à une auto-patrouille qui a commencé à nous suivre. Elle nous a annoncé que la manifestation était illégale (P6) mais qu’elle serait tolérée tant qu’aucun acte illégal ne serait commis. À sa demande de renforts, transmise sur les ondes de la police, le commandement a répondu qu’il ne s’agissait que d’une manifestation de femmes, d’enfants et de poussettes. Finalement, d’autres auto-patrouilles sont arrivées peu à peu et ont commencé à dévier la circulation pour faciliter notre marche. Bien qu’aucun acte illégal n’ait été commis, la police a finalement déclaré que nous devions nous disperser en raison du règlement P6. Des unités anti-émeutes ont commencé à nous courser, suivies de la cavalerie. La police n’a pas tenté d’encerclement et n’a procédé à aucune arrestation.

Profilage et arbitraire

Il est difficile d’imaginer preuve plus patente de profilage politique. À croire que les règlements ne sont pas les mêmes pour toutes et tous. Un rassemblement de solidarité a été appelé à quelques coins de rue de l’encerclement de la manifestation du COBP. Il s’agissait d’un troisième groupe d’une vingtaine de personnes qui s’étaient préparées à cette éventualité. Arrivé sur les lieux, j’ai pu constater que des policiers repoussaient le groupe sur le trottoir. Pourtant, ce groupe avait indiqué sur place son itinéraire aux policiers et un manifestant le répétait dans un porte-voix. Rien à faire, les policiers nous refusaient le droit de manifester dans la rue. Bref, trois événements, trois traitements totalement différents, mais dans les trois cas une police qui réprime des manifestations contre la répression policière.

Au-delà de l’étude du profilage

Le SPVM a offert depuis des années un nombre étonnant d’occasions de valider la thèse du profilage politique. Mais l’important n’est pas de répéter année après année les mêmes expériences pour prouver que le SPVM se livre au profilage politique. Après tout, nous ne sommes pas des souris de laboratoire, même si on nous piège dans des souricières.

Nous prenons la rue dans une ville où des dizaines de citoyens ont été assassinés par des policiers en toute impunité et où la police a procédé à plusieurs milliers d’arrestations à caractère politique depuis des années (Marc Parent sera reconnu un jour comme le chef de police le plus répressif de l’histoire de Montréal). Dans ce contexte, prendre la rue est politiquement très important, surtout pour celles et ceux qui n’ont d’autres possibilités de faire entendre leur voix. Il s’agit de dénoncer la police, attirer l’attention sur ses abus de pouvoir et se déclarer solidaire des victimes. Ne pas fournir son itinéraire, c’est — entre autres choses — réaffirmer notre liberté politique et ne pas collaborer avec cette institution aux méthodes arbitraires, abusives et meurtrières.

Ce nouvel épisode de répression politique survient alors que la grogne se fait plus insistante au sujet des politiques d’austérité. N’ayez crainte, un service public ne sera jamais aboli : la police. Elle sert trop bien les maîtres de notre société, alors que les inégalités et les injustices s’aggravent. En échange, ces maîtres ferment les yeux quand la police, année après année, réprime les manifestations contre la police.

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